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6 octobre 2011 4 06 /10 /octobre /2011 07:37

Le brame


Voilà des heures que je marche et je n’ai toujours rien vu .
Ni entendu.

 

Foret de Turpin 10 06 21 169-3

 

A  part quelques piverts qui martèlent les écorces; dès que je m‘arrête, ils s‘envolent ou passent de l‘autre coté du tronc: impossible de les voir. 

Rien ! Rien à faire! Rien à voir! Rien à photographier!…

 

 

IMGP7746-3 

Si encore je pouvais contempler un pic noir, cela me consolerait de ma déception, je ne rêve même pas de le photographier: ce serait le clou de la journée. J’en ai aperçu un il y a quelques jours, la zone de vieux bouleaux que je traverse est propice à ce genre de rencontre.  Mais aujourd’hui… c’est le vide.
Désespérant !

 A vrai dire, je m’en fous un peu, j’ adore les animaux sauvages , petits et grands quand ils sont chez eux. Et s’ils veulent bien se laisser photographier, je suis d’accord. Faire leur photo, c’est pour moi la concrétisation de ma relation à eux, que je ne sais pas bien définir: il doit me rester une fibre refoulée du chasseur que j’ai été.

Le Pentax et son 500 commencent à se faire lourds, les brides du sac à dos me scient les épaules et j‘ai une douleur sourde qui me brûle entre les omoplates. Le retour risque  d’être long.

 

 

Fontainebleau K5- 11 09 12 012-3

 

Quelques billes de bois bien alignées ont été mises en attente au bord de l’allée, elles m’offrent un siège que je ne vais pas refuser. Il y a maintenant deux heures que je maraude et dire qu’il va falloir penser à faire demi-tour. Ce gros tronc de chêne qui est assez large pour faire une couchette va être un régal pour mon échine. 

 

Fontainebleau K5- 11 09 12 016-3 

Un bruit de feuilles mortes froissées me met en alerte.
Impossible de voir qui est l’auteur de ces discrets bruissements. Je n’ose pas bouger, mon appareil est hors de portée: la poisse! Le tronc de ce vieux chêne est décidément très dur, mais la douleur s’est un peu estompée: mon dos l’apprécie…
Ça y est! J’ai identifié l’auteur. C’est une belette, elle vient de traverser l’allée, à quelques mètres et pour mieux me narguer et  me montrer qu’elle m’a vue, elle s’est arrêtée au milieu du chemin, la tête levée me montrant son cou blanc. Ne dit on pas: «curieux comme une belette»? Voilà qui vérifie bien le dicton.
Être couché sur le dos n’est pas la situation idéale pour faire de la photo.  Elle risque de revenir, je me mets en position du tireur couché.
La voilà,… pas de chance, elle sort à deux mètres de l’endroit où je l’attendais. Elle tient dans sa gueule un bébé souriceau  qu’elle doit porter à sa nichée. Pendant une demi-heure je joue à cache-cache avec elle. Elle est entrain de vider un nid de mulots de tous ses occupants. Impossible de faire une photo correcte, elle ne sort jamais où je l’attends, c’est la mouise…

J’en suis toujours à pourchasser ma belette lorsqu’une forme se dessine confusément au loin. Obnubilé que je suis par mon petit mustélidé , je n’y prends pas garde. Mais en une fraction de seconde je réalise que l’ombre lointaine, la silhouette aperçue est celle d’un brocard qui me fait face.

 

1


Splendide! Sa robe est roux foncé, les épaules brunes; le cou gris foncé. Il est de profil,  la tête légèrement tournée vers moi, maintenant je vois bien ses bois, ses deux grands yeux noirs, il a les oreilles dressées dans ma direction.
Je reste aplati sur mes troncs d’arbre, impossible de bouger. S’il me découvre c’en est fini je ne le reverrai plus.
J’ai de la chance le vent est pour moi.
Il faut être patient. Je connais le coin, je me doute de l’endroit où il se rend. Il y a de l’autre coté de l’allée une trouée embarrassée de résineux  tombés au cours d’une tempête. C’est un fatras de branches, et de troncs succinctement débités, mais sans doute jugés sans intérêt par les forestiers qui les laissent pourrir sur place. J’y ai déjà surpris une chevrette et ses deux petits il a quelques temps. A l’heure qu’il est, il doit chercher un endroit pour se reposer et si je ne me trompe pas, c‘est là qu‘il se rend. Attendons …

 

Foret de Turpin 10 06 21 170-3

 

Quand vous avez la bonne fortune, comme maintenant, d’avoir un brocard qui traverse l’allée forestière devant vous à cent mètres: vous regardez d’où vient le vent et c’est parti!
Où? On ne sait pas toujours…  mais si on connaît le coin c’est plus facile.
J’adore cette pratique de la Billebaude: la traque devant soit. Il y a souvent des aléas, mais aussi de belles surprises. Et ce brocard en est une. Je suis venu pour le brame, pour l’instant aucun cerf ne s’est manifesté, mais il est encore tôt dans l‘après midi.
Faute de cerf, ce sera du chevreuil, surtout que celui-ci est bien coloré,  si j’arrive à l’approcher dans d’assez bonnes conditions il devrait faire de belles photos.
Ça y est il a traversé, il se dirige vers la clairière, c‘est là certainement que se trouve sa reposée. J’enfile mon sac à dos, fini les douleurs, je sens l’exaltation m‘envahir.
Je fais un essai du K20, je règle la sensibilité pour le sous-bois, je désactive l’autofocus, en forêt il y a toujours une branche malencontreuse qui se trouve entre la cible et l’objectif, ce qui a pour conséquence d‘affoler les automates. Je vais travailler en manuel.

 

 RAMBOUILLET 190-2

 

Il y a sur le coté un sentier tracé par les grands animaux de la forêt, je sais qu’il mène à cette petite clairière. Le problème c’est le vent, la moindre effluve humaine et c’en est terminé.
Je suis maintenant à une cinquantaine de mètres de la clairière,   je vois l’amoncellement des arbres tombés. Depuis une demi-heure, j’avance pas à pas en contournant les obstacles, en faisant attention où je mets les pieds, mais pas de chevreuil.

Soudain, j’entends une sorte de raclement, je suis à moins de trente mètres de mon objectif, camouflé derrière une cépée de jeune chênes. Il est là… je vois entre les débris de troncs amoncelés une tache rousse qui bouge. Plié en deux, mon sac à dos me pèse et limite mes mouvements, si seulement je pouvais m’en libérer… c’est trop risqué. Le  Pentax, lui aussi, devient pesant, j’ai beau le changer de main, rien n’y fait, il est toujours aussi lourd, mais lui, pas question de s‘en séparer. 

 

 

chevreuil 5

 

Je vois maintenant distinctement tout l’avant du brocard: il frotte ses cornes contre le tronc d’un gros pin qui a perdu une partie de son écorce. Je vais risquer une photo: l’espace est assez dégagé, je réenclenche l’autofocus, à mon oreille le moteur fait un boucan terrible. Il ne semble pas qu’il l’ait entendu, mais je ne le vois plus aussi bien. J’aperçois une patte; une demi tête; le cul; une oreille… mais jamais la bestiole entière. Voilà un bon quart d’heure que ce petit manège dure. J’en ai marre:  je commets l’irréparable, en quittant les fûts qui me protègent, une branche craque, le brocard fait un bond en avant, se retourne : clac!  Il fait un saut de plusieurs mètres… c’est fini.
Espérons que la photo soit bonne.

Il est bientôt seize heures, la lumière baisse rapidement.
J’ai repris ma marche en avant je suis tout à coup moins fatigué. Il y a, à moins d’un kilomètre une vieille futaie où j’ai souvent rencontré par le passé une harde de biches et de jeunes cerfs.
On  ne sait jamais?
J’ai a peine fait quelques centaines de mètres qu’un formidable  mugissement  me fait sursauter … un cerf brame. Tout proche!
Le silence qui suit est impressionnant… je n’entends plus que le battement de mes tempes. La jubilation me gagne à nouveau.
Où est-il?

 

Fontainebleau K5- 11 09 12 019-3

 

J’espère, anxieux, qu’il veuille bien se faire entendre encore une fois, pour que je puisse au moins repérer la direction où il se trouve. Sinon, comment le trouver? La voûte de la futaie donne au son une amplitude trompeuse, je sais par expérience  que dans les bois, les vibrations peuvent être traîtres.
Je m’avance au hasard à travers les fougères, sur un passage tracé par les bêtes. A l’aide de mes jumelles j’explore le sous-bois. Les rayons obliques du soleil déclinant, qui percent le feuillage, ne m’aident pas dans ma recherche. A cinquante mètre à peine, je découvre une biche qui me montre son arrière train, l’agitation de sa queue est signe d’ inquiétude, mais la période du rut rend toute la harde nerveuse, de temps à autre elle lève la tête et se remet à brouter les basses branches.

 

Rambouillet K5- 11 08 19 069-3

 

Le troupeau est là, tout proche…, même si je ne le vois pas, je sais qu’il est là, je sens son odeur.

J'écrase discrètement dans mes doigts une feuille morte et la jette pour savoir si le vent est toujours en ma faveur. À croupetons dans les fougères où je me cache, je progresse par petites avancées vers les biches. Elles  sont dans un bosquet d’arbustes; beaucoup sont couchées: je ne vois que leurs têtes.
La guetteuse les oreilles en avant observe un point sur ma droite.

 

rambouillet 10 08 05 179-3


Je fais une rotation, j’ai compris: son seigneur et maître est là, très près de moi, caché par quelques grands chênes. Je ne vois que son encolure et sa tête, surmontée d'une superbe paire de massacres. Il n’est pas très grand, mais c’est un dix-cors.
Malgré des merrains assez courts, il porte au moins une quinzaine d’andouillets, ses empaumures ont quatre ou cinq pointes … je n’ai pas le temps de les compter. Quelle bête! C’est un costaud.

 

RAMBOUILLET 209

 

Une touffe de bouleaux  m’offre un asile, avec précautions je m’y réfugie et me débarrasse de mon sac à dos. En un tour de main je visse mon monopode sous le télé: me voilà prêt. Pour éviter le bruit du moteur je passe en focale manuelle; je fait le point sur son œil: l’obturateur claque à mon oreille. Les  animaux n’ont pas bronchés, c‘est parfait.

Le cerf s’avance, le col et les épaules cuirassées de boue , il traîne dans ses épois des poignées d’herbes sèches et de fougères qu’il vient sans doute d’arraché au sol. Il s’en débarrasse en secouant la tête.  Dans le téléobjectif je vois son larmier qui suinte abondamment.
 Il est maintenant à découvert, il doit approché les deux cents kilos, imposant d’aisance et de puissance, ses muscles vibrent sous la peau. Chaque mouvement de cet animal est d’une souplesse…, d’une élégance…, c’est un régal. 

 

RAMBOUILLET 220


Il se plante en extension sur ses quatre pattes, allonge le cou, ses bois couchés sur ses épaules, le mufle tendu vers le ciel il pousse une formidable série de raires spasmodiques qui lui viennent des entrailles et se terminent en une sorte de vagissement plaintif.

Quel cri! Quelle musique! Par moment il souligne ses bramées d‘une cascade de mugissements plus faibles, plus rauques, moins sonores. Mu par je ne sais quoi, il amorce un galop qu’il accompagne d’éructations saccadées, puis il fait demi-tour revient vers son harem, hume l’air, poursuit une biche qui se dérobe, puis une autre et retourne se poster  face au sombre abysse de la forêt.

 

cerf 1C


Son corps est tendu  à l’extrême. De temps à autre, le museau collé au sol, il laboure la terre de ses massacres. Faisant tête à un ennemi invisible, il charge pendant quelques mètres , se redresse et recommence à beugler de toutes ses tripes.
Le bougre.

 

RAMBOUILLET K100- 09-10-12- 013-3-a

 

Ce grand opéra de la nature m‘a remué, j’en ai la gorge serrée. Quel spectacle! Grand moment!

J’ai beau avoir déjà été témoin de brames je ne m’en lasse pas.
Comme dirait mon compère Barbatus, je vis « un moment d’éternité… » J’aime aussi, croire, que ce rituel est éternel; qu’il nous vient du fond des âges; que nos ancêtres les hommes de la préhistoire,  l’ont observé avant nous; espérons que nos descendants pourront en profiter eux aussi.

 

RAMBOUILLET K100- 09-10-12- 013-3-b


Moi l’importun, le voyeur, je suis si ému que j’en oublie parfois d’appuyer sur le déclencheur de mon appareil.
Le Pentax que j’ai programmé en rafale vient d’enregistrer une centaine de photos. Les images que je vois sur l’écran de contrôle  me laissent penser que l’instant est immortalisé.
Il est temps de partir et de laisser ces magnifiques animaux vivre leur vie. Je récupère mon matériel et fait demi-tour aussi discrètement que je suis arrivé.

 

cerf 1b

 

Oh! Là! Devant moi…  à moins de dix mètres, un autre cerf à la ramure imposante me regarde venir vers lui. Le nez au vent, les cornes à l’horizontale, il prend la fuite et en entraîne plusieurs que je n’avais pas vus. Jusqu’ à la grande allée je vais en compter cinq autres. Et dire qu’ils m’ont laissé passé à coté d’eux sans se montrer, à moins qu’ils ne m’aient pris pour l’un d’eux…

 

 

RAMBOUILLET 033-2

 

 

Rambouillet le 12 octobre 2009

 

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Published by l'oiseleur - dans des mammifères
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Poitevin d'origine, 7 ans africain, devenu francilien par nécessité, normand par choix plusieurs mois par an: je suis l'oiseleur. Photographe amateur depuis plus de 50 ans, amateur d'oiseaux depuis toujours.
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la chanson de l'oiseleur

L'oiseau qui vole si doucement
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau si tendre l'oiseau moqueur
L'oiseau qui soudain prend peur
L'oiseau qui soudain se cogne
L'oiseau qui voudrait s'enfuir
L'oiseau seul et affolé
L'oiseau qui voudrait vivre
L'oiseau qui voudrait chanter
L'oiseau qui voudrait crier
L'oiseau rouge et tiède comme le sang
L'oiseau qui vole si doucement
C'est ton coeur jolie enfant
...

J Prévert